Sur la route des vacances, BAM est toujours à la recherche d’architecture. Et cet été, c’est un grand joyau que nous avons (re)découvert : le musée Pierre Soulages à Rodez réalisé par l’agence d’architecture catalane RCR et l’agence française Passelac et Roques.

Le peintre, monument du patrimoine culturel Aveyronnais, fêtera ses 100 ans en 2019 et une série d’évènements viendra le célébrer. Il est donc nécessaire de faire un point sur ce qui risque d’être au coeur de toutes les conversations (du microcosme intello-bobo).

musée soulages - vue aerienne- cause aveyron
Photo : Le musée Soulages entre ville haute et ville basse – CAUE Aveyron  

Pierre Soulages, figure artistique mondiale

Natif de l’Aveyron, Pierre Soulages a perdu son père carrossier à 5 ans et a été élevé par sa soeur ainée, professeure de philosophie, et sa mère, qui ne savait pas vraiment écrire. Il éprouve ses premières émotions artistiques et architecturales à l’abbatiale Sainte-Foy à Conques, à 14 ans il comprend qu’il ne sera intéressé que par l’Art.

« J’ai gardé cette vocation intime cachée, par crainte de m’en voir dissuadé. »

Figure majeure de l’abstraction, il devient le peintre contemporain français le plus connu au monde, notamment grâce à son travail de la lumière reflétée par le noir, ce désormais célèbre noir-lumière appelé Outrenoir. L’artiste crée des jeux de lumière en travaillant la texture même d’une peinture, mate ou brillante, qu’il épaissit, strie, griffe, aplatit, lisse. Le noir émet alors de la clarté.

« Mon instrument n’est pas le noir mais la lumière réfléchir par le noir. »

Si cette vocation s’est éveillée sur sa terre natale, il y a souffert de ne pas pouvoir la nourrir. Il a toujours souhaité offrir aux artistes, aux touristes, aux habitants de la région un espace ouvert, accessible, pour apprendre à aimer l’art, pour le regarder, s’y sensibiliser.

Pierre et Colette sont mariés depuis 1942. Ils ont fait don de 500 oeuvres au musée, lui permettant de voir le jour.

mur et parquet en acier du musée soulages
Photo : BAM  

Le musée Soulages au coeur d’une reconversion urbaine de la ville de Rodez

La ZAC de Bourran, avec une capacité constructive de 250 000 m2, est le territoire idéal pour les projets d’expansion urbain de la ville de Rodez, en quête d’un nouvel élan. Il fait donc l’objet d’un désenclavement grâce à la construction d’un viaduc franchissant la vallée. Les règles qui vont orchestrer la constitution progressive de ce tissu urbain sont établies par le talentueux et renommé Philippe Panerai. Il prévoit un étalement contenu ce qui permet la construction d’une ville compacte qui ne s’est pas étendu horizontalement.

Cette profonde mutation crée une frontière, accentuée par la rupture topographique. En lisière de ce nouveau quartier et en contact direct avec la ville ancienne, l’ancien site du foirail où on installera le nouveau musée. Pour les élus, cette parcelle a vocation de trait-d’union et multiplie les nouveaux programmes : complexe de cinéma, salle des fêtes, jardin, université, amphithéâtre, centre aquatique…

L’enjeu urbain du concours lancé pour choisir les architectes du musée est clair : réparer cette dichotomie.

porte à faux des blocs en acier coréen du musée soulagesPhoto : BAM  

RCR, agence d’architecture catalane lauréate du concours pour le musée Soulages, associée aux français Passelac et Roques.

Les éléments du concours

Le concours est lancé en 2007 par la communauté d’agglomérations du Grand Rodez et est financé par l’Etat, la région Midi-Pyrénées, le Conseil Général de l’Aveyron et la ville de Rodez, avec un budget total de 21 460 000 euro HT.

Le musée prendra place devant le jardin. Il comportera des espaces spécifiquement conçus pour les oeuvres de Pierre Soulages mais également des espaces d’exposition temporaire qui mettront valeur d’autres artistes, différents procédés de création, dans un soucis de pédagogie. De plus, le bâtiment devra bien évidemment relevé le défi de son positionnement urbain, avec une surface totale de 6000m2 construite et 3 hectares de jardin.

Le jury composé de membres de l’administration, de spécialistes, de Pierre et Colette Soulages, sous la direction de l’architecte urbaniste Paul Chemetov, désigne parmi 98 dossiers (dont Dominique Perrault, Jean Nouvel, Christian de Portzamparc, Rudy Ricciotti) 4 finalistes : Paul Andreu, Marc Barani, le japonais Kengo Kuma et les espagnols RCR Arquitectes (Rafael Aranda, Carme Pigem et Ramon Vilalta).

plan musée soulages par rcr
Photo : Plan par RCR  

L’équipe lauréate du concours

Associés aux français Passelac et Roques architectes, les jeunes catalans RCR n’ont alors réalisé aucun musée ni aucun projet en France. Ils sont retenus en phase 2 grâce à leur « proximité et leur compréhension de l’oeuvre de Pierre Soulages » tandis que, face au scepticisme des élus quant à la matérialité du projet, Paul Chemetov a salué leur « excellente prise en compte du site et de leur proposition d’un paysage nouveau  » en phase finale. L’agence d’architecture est en effet très réputée pour la qualité spatiale de ses ouvrages, le travail de la matière, et sa grand sensibilité au paysage.

coupe longitudinale texture du musée soulages par RCR
Photo : Coupe longitudinale par RCR  

coupe transversale texture du musée soulages par RCR
Photo : Coupe transversale par RCR  

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Le projet du musée Soulages par RCR

La volumétrie et l’insertion urbaine et paysagère

Le parti-pris du projet lauréat répond à la question suivante : « Comment implanter un musée dans un jardin, le faire dialoguer avec un environnement paysager et bâti en transition et participer de fait au renouvellement urbain de Rodez ? » sans subir la topographie ruthénoise.

Le bâtiment est constitué de plusieurs volumes avec 2 échelles de lecture : un bâtiment bas et horizontal en limite du jardin et, côté nord, il donne à voir, le long de la route en balcon, d’imposants blocs en porte-à-faux, dialoguant avec le grand paysage. Le projet est traversé d’un grand escalier public reliant vite haute et ville basse.

Les intervalles de vide entre les blocs suspendus font référence aux « fenestras » aveyronnaises qui vont chercher des vues lointaines sur le Causse Comtal et les monts de l’Aubrac.

musée soulages - escalier public
Photo : BAM  

Un bâtiment en acier

Les architectes de l’agence RCR travaillent très fréquemment l’acier corten dans leurs projets, tout comme des artistes tels que Richard Serra ou bien Bernard Venet. Ce matériau est auto-patinable, se protège en s’oxydant. Il vit, il évolue, sans se détériorer, bien au contraire. Son utilisation prend tout son sens ici car sa palette chromatique s’intègre parfaitement dans l’environnement végétal du parc tout en rappelant à la fis le grès rose de la cathédrale de Rodez et les nuances des brous de noix de Pierre Soulages.

Les plaques pesant 1,5 tonnes sont fabriquées en Espagne et accrochées comme sur un portant. Leur calepinage est uniquement vertical dans un soucis d’unité visuelle.

L’habillage intérieur des murs est également réalisé en acier noir mat, le sol est également recouvert d’un parquet en acier.

La trame structurelle est elle aussi en métal, épaisse de 12 cm avec des poutres espacées de 1,80m, rythmant des salles proportionnées par le nombre d’or.


Photo : La Depêche  

musée soulages - façade en acier corten
Photo : BAM  

Moi aussi je veux de l'architecture de qualité !

La collection et les espaces d’exposition

Le parcours du musée est linéaire, dans une demi-pénombre. Chaque espace se succède, conçus pour des oeuvres bien précises, dans un jeu de clair-obscur.

En dehors de l’espace d’exposition temporaire, chaque salle abrite des procédés techniques différents, des premières peintures figuratives aux oeuvres majeures récentes, qui recherchent plus la trace du geste du peintre que le signe, dans une quête d’abstraction absolue. On trouve ainsi dans des pièces à la lumière très tamisée, éclairées par des leds des huiles sur toiles, des peintures sur papier, des brous de noix, des bonzes, des inclusions sous verre, des eaux-fortes, des lithographies, sérigraphies et un fonds documentaire (films, ouvrages, archives correspondances…).

Dans une pièce très verticale, haute sous plafond, sans lumière naturelle mais très lumineuse sous trouvons les cartons de recherche grandeur nature des vitraux de l’abbatiale de Conques livrés en 1994.

Enfin, la dernière salle laisse entrer la lumière naturelle, une lumière constante par des ouvertures au nord, qui donne vie aux immenses polyptiques Outrenoir, animés par des reflets lumineux.

« Le musée est ordonnée en volumes fonctionnels autour d’une lumière contrôlée, il ménagera des plages obscures et protégées pour les papiers tandis que les 5 boîtes abriteront les peintures et les cartons des vitraux de Conques sous une lumière zénithale. »

dans la pénombre des brous de noix de pierre soulages
Photo : BAM  

salle des outrenoir de pierre soulages
Photo : BAM  

L’abbaye de Conques, genèse de l’oeuvre de Soulages et de l’idée du musée

On ne peut aborder l’oeuvre de Pierre Soulages sans aborder l’abbatiale Sainte-Foy. Haut lieu de pèlerinage chrétien, sur la route de Saint-Jacques-de-Compostelle, la petite ville à la topographie brute, presque hostile, aux ruelles étroites pavées de pierres qui ne la rendent praticable qu’à pieds, est donc à l’origine de l’éclosion de l’emblématique artiste.

A la fin des années 80, Jack Lang, ministre de la culture adresse la commande de 104 vitraux à Pierre Soulages. Si il avait déjà refusé ce type de commande, il a était profondément ébranlé par celle-ci.

« Je me souviens que Jack Lang, de retour après le départ de François Léotard, demandait toujours où j’en étais. “Il cherche une lumière”, lui répondait-on… J’étais occupé à créer un verre qui correspondrait spécialement à la lumière de l’espace architectural si singulier de l’abbatiale de Conques. L’ensemble de la réalisation a duré sept ans « . 

De 1987 à 1944, Pierre Soulages réalise 800 échantillons de compositions différentes. Le verre cassé puis refondu, translucide, laissant passer une lumière changeante est unique au monde. Les travaux préparatoires de cette réalisation exceptionnelle, transformant la lecture que l’on peut avoir de l’abbaye, devait trouver un espace d’exposition. L’idée du musée de Rodez était née.

travaux préparatoires de pierre soulages pour les vitraux de l'abbaye de conques
Photo : Metalocus  

vitraux de l'abbaye de conques par pierre soulages
Photo : BAM  

Bonus : le café Bras

La perfection ne s’arrête pas à la dernier salle du musée mais elle se poursuit bien dans le restaurant du musée tenu par Michel Bras, autre personnalité emblématique de l’Aveyron et pas des moins talentueux, qui partage avec Pierre Soulages une fascination pour son pays natal. Ils résument leur travail par la même maxime : « Plus les moyens sont limités, plus l’expression est forte ». 

La magie du musée c’est, qu’après avoir foulé de fines lattes de métal, un chemin en caillebottis entouré d’eau, on accède à une salle tamisé par de la tôle perfôrée avec une vue sur le jardin d’un coté et la vallée de l’autre… et que pour 32 euro on profite du menu d’un chef triplement étoilé. Tout est beau : la vue, le mobilier, le moulin à poivre. N’oubliez pas d’acheter les couteaux souvenirs… 309 euro les 4 ! Réservation conseillée.

couteau du café bras

Alors, partant pour un projet épaulé par un architecte ?

Photo de couv : Kevin Dolmaire